Mémoire d'un naufragé

Je suis las. Voilà à présent 6 jours que j’ai pris le large et pourtant, tout semble identique au lendemain de notre départ. Comme si le temps qui s’était écoulé avait fui l’équipage de ce navire. A croire que nous avons été pris dans une malédiction !
Ils s’agitent. Tout autour de moi mes hommes s’activent afin de maintenir le vaisseau en vie mais ils espèrent en vain car moi je ne crois plus. Je sais qu’il est désormais trop tard. Ce bateau est mort et ma personne avec.
J’ai été laissé pour compte. Isolé dans ces eaux, la terre que j’ai quittée me paraît maintenant inaccessible. La voix même de mes compagnons de bord me semble lointaine tellement l’écho qui résonne à mes oreilles est faible. A part que ce soit moi qui n’écoute pas et qui ne veuille rien entendre… Pourtant, j’essaie. Mais j’ai l’impression que tout tourne autour de moi et d’avoir été éjecté d’un système que j’ai moi-même créé. Les jours se succèdent les uns les autres mais rien ne semble vouloir bouger. Pas même ce navire qui stagne et refuse d’avancer. Je me sens comme paralysé.
***
J’étouffe. Ma fin est proche. Le remous incessant des vagues contre ma peau m’immerge un peu plus chaque seconde dans cette étendue bleue. Où suis-je ? Perdu au milieu de l’océan, n’avançant pas, mais ne reculant pas pour autant, je campe sur un lieu que je veux pourtant fuir. Le bleu hypnotique de l’aube s’est transformé en ombre pénétrante maintenant que les flots me cernent.
Une dernière vague puis je plonge définitivement sous les eaux ; noyant par la même occasion les hurlements de mon équipage qui tente désespérément de survire au naufrage. Je souris intérieurement comme pour saluer une dernière fois leur courage puis me laisse emporter au fond. Mes forces me quittent.
L’eau glacée coule sur ma peau mais ne semble jamais pouvoir me retenir. Je tâte les parois fluides qui m’enveloppent mais aucune attache n’y est laissée. D’ailleurs je ne veux pas m‘y raccrocher… Je veux abandonner mon passé et me laisser sombrer dans les profondeurs ; briser le lien qui me lie à la monotonie quotidienne par la distance.
***
Il m’appelle. Mon destin m’appelle... Je nage dans sa direction ; l’espoir de le rencontrer au détour d’une brassée d’eau emplit ma poitrine. A mesure que je m’éloigne de la surface, je sens la pression et l’obscurité s’épaissir mais paradoxalement, rien n’arrive à contenir la jubilation qui s’échappe lentement de mon corps. Des frissons d’excitation me parcourent l’échine et s’évanouissent aux extrémités de mes membres qui ne font plus qu’un avec l’eau… Mer bleue, m’absorberas-tu ?
Mon désir est tel que je sens les flots m’emmener vers lui. Je clos les paupières une ultime fois afin de mieux savourer le voyage. C’est alors qu’il m’apparaît ; semblable à une fleur qui voit le jour... Cette vision m’émeut et, tandis que je continue de m’enfoncer dans les profondeurs souterraines, m’enivre un peu plus du pouvoir dont je jouis. Je sais qu’il peut – que je peux – enfin m’épanouir. Car j’ai trouvé ma voie, celle empruntée par mon navire.
